Les Coteaux d’Ancenis se lancent dans une belle aventure : la découverte des vins naturels et leur éventuelle adoption dans la « famille ». Mais avant ça, il va falloir discuter gaz carbonique, volatile, bretts et autres étrangetés. [Au coeur du débat]

Coteaux d’Ancenis : petite appellation, grande ouverture

Comment ça, vous ne connaissez pas les Coteaux d’Ancenis ?

Entre Muscadet et Anjou, la toute petite zone appellation (150ha, 40 exploitants au compteur) étale ses vignes en bord de Loire, à la porte de Nantes. Des deux côtés de la Loire, d’ailleurs.

Quasiment inconnue, l’AOC profite depuis quelques années d’un regain d’intérêt pour son malvoisie. Oui, on dit LE malvoisie : un pinot gris vinifié avec des sucres résiduels. Mais il y a aussi du gamay pour des rouges et des rosés fruités. Et en cherchant bien, vous trouverez du melon de Bourgogne et du sauvignon, du cabernet, de l’abouriou… (mais pas dans l’AOC).

En queue de la comète pas très étincelante du Muscadet, les Coteaux d’Ancenis n’ont pas forcément brillé par leur dynamisme ces trente dernières années. Primes à l’arrachage et crise des vocations viticoles ont réduit le vignoble de façon considérable.

Ce qui, évidemment, a fini par attirer des « néo-vignerons » : les terres ne sont pas très chères (moins de 2000 euros l’ha en moyenne) et les repreneurs plutôt les bienvenus. Résultat : une bonne demi-douzaine de ces « néo-ruraux » ont créé leur domaine ces trois dernières années. Et bien sûr, ils ont tous pour projet de travailler en bio, certifié ou pas, et en « naturel ». Avec des domaines « du cru », ils ont même créé une association : Pinards et Jus d’Ancenis. (Ah, et dernier détail : je vis sur ce territoire #autopromo).

Rémi Sédès est un de ceux-là. Trentenaire, musicien, il s’est installé sur 2,50ha en 2013, travaille la vigne avec son cheval Tocade et habite Nantes. Bon, j’adore ses vins, mais mon avis compte peu : disons simplement que je suis loin d’être la seule.

Ses premiers vins, il les a « présentés à l’appellation », comme on dit. Ca veut dire quoi ? Que pour pouvoir inscrire « AOC Coteaux d’Ancenis » sur ses étiquettes, il a soumis ses vins à un examen. Le comité d’appellation vérifie que le vigneron a respecté le cahier des charges de l’appellation (type de cépage, dates de vendanges, analyse chimique, etc.). Et, deuxième étape, procède à une dégustation pour s’assurer que le vin est bien représentatif de la « typicité » de l’appellation. La typicité est également définie par des critères (le vin doit être sec, ou pas, de telle couleur, avec telle acidité, etc.).

Le vin de Rémi a été rejeté.

« Vous n’êtes pas accepté au sein de notre famille »

Ca arrive souvent, chez les vignerons naturels qui produisent des vins « différents » des canons en vigueur.

« Les vins naturels sont souvent mal perçus, reconnaît Pierre-Yves Huguet, vigneron membre actif de l’ODG (organisme de défense et de gestion de l’AOC Coteaux d’Ancenis). On a l’habitude d’un certain type de vin, plus standardisé… ou non, je dirais plutôt ‘classique’. Et c’est vrai que dans pas mal d’appellations, ça se passe mal. »

Les torts sont parfois partagés, mais pour les vignerons concernés, on se doute bien que ce « rejet » est souvent mal vécu : il peut y avoir des conséquences économiques (l’AOC, ça aide souvent à vendre). Mais il y a aussi le reste…

Le vigneron ainsi débouté reçoit un courrier. « Bon, le fait de ne pas avoir l’agrément, on s’en remettra, résume Rémi… Mais l’expression ‘vous n’êtes pas accepté au sein de notre famille’, ça fait mal. Et en plus, on paie une amende », explique Rémi. « Moi, j’ai choisi ce cépage, ce terroir, dans ce coin-là. C’est pas pour rien. »

Et ne parlons même pas des vignerons « du cru », ceux qui, après avoir travaillé au sein de l’appellation, se trouvent un jour expulsés parce qu’ils ont évolué dans leur travail. « Vous n’êtes pas d’ici », leur dit-on en substance. Tout ça rejoint un peu l’affaire Olivier Cousin et son combat contre la fédération viticole d’Anjou-Saumur. Combat qu’il a d’ailleurs perdu…

Rémi a décidé de ne pas en rester là. Et comme il n’était pas tout seul, la discussion a fini par avoir lieu sur les Coteaux d’Ancenis.

Coteaux d'Ancenis, sur la carte du Muscadet
Rémi Sédès

« On est forcément liés »

« Après discussions, le conseil d’administration a décidé de travailler là-dessus, explique Pierre-Yves Huguet. « Le CA a décidé de ne pas pénaliser des vins bien travaillés, mais avec une présentation différente. On ne veut pas exclure des vignerons qui font de superbes produits, qui ne sont peut-être pas appréciés par certains professionnels mais qui ont leurs consommateurs. On veut élargir la famille, pas se scinder en deux camps. »

De son côté, Rémi refuse la position « anti-appellation » a priori. « Je ne veux pas être un rebelle pour être un rebelle. La vérité, c’est que je ne sais pas comment ça marche. J’essaie, j’ai envie d’apporter ma pierre. De toute façon, on est forcément liés. Et il faut être humble : je suis jeune encore. »

Romain Mayet, ingénieur au SDAOC Muscadet, en charge des dossiers techniques (et notamment celui des crus communaux) a été appelé à l’aide. (Les Coteaux d’Ancenis se sont ralliés au Muscadet l’année dernière).

Le syndicat des Coteaux d’Ancenis est confronté à « une nouvelle génération de vignerons, avec de nouvelles pratiques ce qui a pu causer des problèmes lors de dégustations. Le débat n’était pas forcément parti sur des bonnes bases, mais ils ont décidé de ne pas se fermer. Il s’agit d’accepter l’évolution d’une appellation. » A sa connaissance, les Coteaux d’Ancenis sont la première organisation viticole à lancer ce genre de démarche. « C’est un groupe sympathique, avec des gens ouverts. »

Une première rencontre, à quatre vignerons (deux « traditionnels », deux plus ouverts sur le « nature », dont Rémi Sédès) a eu lieu, avec Romain Mayet. « On a goûté plein de vins, chacun avait ramené des échantillons, relate Rémi. C’était très intéressant. On n’est pas parti sur des débats fumeux, on a engagé un vrai travail, qui consiste à essayer d’établir ce qui est un défaut ou pas. »

Maturité, macération, protection : les points qui font débat

Concrètement, le débat tourne souvent autour de trois points, explique Romain:

  • la maturité des raisins : les « nature » auraient tendance à vendanger plus tard que les autres, avec des effets de « surmaturité ».
  • Les temps de macération. « Entre une macération de 5 jours et un autre de 20 jours, forcément, ça change tout ».
  • La protection des vins, avec bien sûr, la gestion du soufre. « Ce qui pose question, ce sont les arômes oxydatifs ou réducteurs, tout ce qui est légèrement ‘brett’, et l’acidité volatile », explique le technicien, que les vignerons reconnaissent comme un excellent dégustateur. « Le CO2 aussi peut poser question, mais surtout parce que ça joue sur d’autres paramètres, ça peut par exemple augmenter le potentiel réducteur du vin. »

Qu’est-ce qu’un défaut, qu’est-ce qui ne l’est pas ? « Il n’est pas question non plus d’accepter tout et n’importe quoi dans l’appellation », souligne Pierre-Yves Huguet, qui prévoit quelques « débats ».

« C’est une question de curseurs, résume Romain Mayet. Ce n’est pas pareil de dire ‘Je sens un caractère oxydatif, donc je coche la case ‘oxydé’, et se demander ‘Est-ce que ce caractère est à un niveau inacceptable?' ». Le technicien plaide de toute façon pour une meilleure formation des dégustateurs de ces comités.

Romain Mayet remarque avec malice que les facteurs de divergence « ne sont pas dans les cahiers des charges. La maturité des raisins, par exemple : il y a une date minimale, avant laquelle on ne peut pas vendanger, mais ça, tout le monde le respecte. La durée de macération non plus, ce n’est pas dans le cahier des charges. Et ça ne dit pas non plus qu’il faut du SO2. »

Ce travail de fond n’est pas encore achevé. Prochain rendez-vous : en janvier, cette fois avec tout le comité de dégustation, pour affiner le réglage des « curseurs ».

« Ca se fera par étapes », prévoit le technicien. Mais la rencontre deux « tendances » qui ont souvent « du mal à s’écouter », c’est déjà beaucoup. Ensemble, ils devront répondre à une question : « Quelle est notre vision collective du vin de notre terroir ? »

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