Le président et les vins naturels : « La porte est ouverte »

Laurent Ménestreau est le président de la fédération des vins d’Anjou-Saumur. Un « officiel », pour résumer. A force d’insister (lourdement), j’ai fini par obtenir quelques réponses à une vieille question : de son poste, quelle est sa vision du boum des vins naturels ?

Président de la fédération des vins d’Anjou, Laurent Ménestreau a accepté du bout des lèvres de répondre à mes questions sur le vin naturel. Puis il m’a rappelé, me demandant de ne rien publier, ou de le laisser relire d’abord… Ce n’est pas dans mes habitudes, surtout avec des personnes habituées à communiquer.

Et de toute façon, pas de quoi casser trois pattes à un canard : ses réponses ne causeront pas de grand choc chez les « naturistes » de Loire. Pas besoin d’être grand clerc pour savoir que, du côté des « officiels » du vin d’Anjou, ça les emmerde un tantinet, ces histoires de vin naturel (ça, c’est moi qui le dis).

Mais voilà : on entre là dans le petit jeu de la politique viticole. Ce n’est pas House of Cards, mais vous seriez surpris d’apprendre à quel point certains vignerons manient la langue de bois mieux qu’un vieux briscard de la politique, ou qu’un jeune loup sorti d’une école de commerce (Do you speak marketing ?). Ou comment, tout en dépensant des sommes folles pour la « communication » sur leurs vins, les bureaux se ferment dès qu’on veut parler d’autre chose que du millésime « exceptionnel »…

« On a fait une grosse erreur en s’opposant »

Laurent Ménestreau n’ignore rien de la faille qui coupe le vignoble en deux, de plus en plus profondément. Pour lui, la ligne de démarcation passe entre les « bios » et les conventionnels, et depuis pas mal de temps. Il s’en désole, de cet affrontement.

« On a fait une grosse erreur en s’opposant : on s’est chamaillés copieusement et publiquement pendant 15, 20 ans. Et à force d’entendre que le vin bio est meilleur, le consommateur a fini par le croire… On aurait dû s’expliquer en interne, parce que le résultat, c’est quoi ? C’est la bande de traitement à 50 mètres. » (La distance minimale instaurée entre un traitement et une habitation, potentiellement problématique pour les vignerons, bio y compris, puisque tous traitent…)

ITW Laurent Ménestreau, président de la fédération des vins d'Anjou-Saumur, sur les vins naturels

Quant au vin naturel, c’est, pour M. Ménestreau, une sorte d’avatar ultime du bio poussé à son extrême : « Le bio étant devenu normal, on a vu arriver la biodynamie. Et comme ce n’est pas encore suffisant pour se démarquer, il y a maintenant le vin naturel. »

Pourtant, Laurent Ménestreau ne « défend pas les produits de synthèse ». Lui-même est en réflexion aujourd’hui sur ses pratiques, en voie vers le bio… Et au sein de la fédé, de grosses avancées ont été obtenues, ne vous en déplaise : déjà, des vignerons bio siègent à égalité dans les instances, et le désherbage total a été interdit sur toute l’aire Anjou-Saumur. Le temps du rejet pur et simple du bio est bien loin… « Et c’est une simple étape, j’espère qu’on ira beaucoup plus loin. Mais ce n’est pas si simple. »

L’équilibre entre le respect de l’environnement
et le progrès social

Car « il n’y a pas blanc ou noir, il faut un compromis ». En l’occurrence, un juste équilibre entre la protection de l’environnement et de la santé publique, et le « progrès social ». « Le bio, c’est le contraire de la diminution du temps de travail. » On retrouve le refus affiché par certains de ce qu’ils considèrent comme un « retour en arrière », au temps où le paysan était l’esclave de sa terre.

Sur le fond, la qualité des vins naturels et du travail, Laurent Ménestreau n’énonce aucun avis, en politicien avisé. Tout juste émet-il quelques réserves sur l’idée que vendanger à la main, ou refuser d’ajouter des levures, améliorerait la qualité du vin, ou même l’expression du terroir. J’ai cru comprendre qu’il ne comprenait pas vraiment l’engouement pour les vins naturels. Mais aussi qu’il n’avait pas creusé la question plus que ça… (et cette indifférence me laisse perplexe).

En tout cas, il reste fidèle au discours dominant, celui que j’entends régulièrement quand je me rapproche des chambres d’agriculture : raisonné, bio, biodynamie, conventionnel, HQE, Terra Vitis, etc., il n’y a pas de « hiérarchie » à faire entre toutes ces pratiques culturales, tout se vaut et n’est finalement qu’une question de choix très personnel. C’est la « vérité alternative » chère à Donal Trump transposée au vignoble, et tout n’est plus qu’une question de points de vue… Cette vision me désole, mais hélas, je l’entends partout…

« Dire que le système est nul,
ce n’est pas le meilleur moyen » de l’améliorer

Capitale mondiale du vin naturel, selon un journaliste américain, l’Anjou est aussi un des vignobles qui attirent le plus de « néo-vignerons » (sinon LE vignoble). Des « néo » qui zappent souvent la case « syndicat » et appellations, parfois même sur les recommandations d’anciens. Le rejet des AOC, il en pense quoi, Laurent Ménestreau ? Car ils commencent à être nombreux, parmi les néo-vignerons, à ne pas revendiquer l’AOC, et ça, ça le fait rigoler… jaune.

« J’ai un voisin qui me dit qu’il n’en voit pas l’intérêt. Mais il dit aussi qu’il aime bien la région, parce qu’il trouve que c’est dynamique», ironise le président. Des profiteurs ? « Ah, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Je dis juste qu’arriver avec un discours qui consiste à dire que le système est nul, ce n’est pas le meilleur moyen » de l’améliorer.

Pour ce vigneron, engagé depuis longtemps dans la gestion de ce bien collectif qu’est une appellation (ou une fédération), les critiques n’ont qu’à eux aussi « prendre le temps de porter leur voix au sein des instances ». Engagez-vous, qu’il disait, et on verra si vous faites mieux (et là, c’est moi qui le dis). Ainsi, les vignerons pourront enfin régler ce débat. Et cette fois, « entre eux ». Et d’ajouter, magnanime :  « La porte est ouverte ».

Pas si mal. Mais c’est sans doute déjà trop tard…