DEVENIR VIGNERON / Episode 5

#5 – L’heure de la vendange

Le moment tant attendu est arrivé : les vendanges. Par un pluvieux matin de septembre, David a enfilé son costume de patron pour mener son équipe dans les rangs. Bilan : 40hl de jus. C’est peu, mais c’est bien !

Tout est prêt : les seaux neufs –le seul investissement de David -, les vendangettes (les petits sécateurs, quoi), de la récupération d’un domaine en cessation, et les portoirs (prêté par un vigneron sans récolte cette année). D’ailleurs, David dit « la »  portoire, et pourquoi pas, hein ?

Ne manquent plus que les vendangeurs. Quand j’arrive (pas très très tôt), je pense être en retard, mais non : ils sont encore au café. Autour de la grande table de l’Aufrère, ils émergent doucement (un peu de fête la veille, par hasard ?).

« On a 14 coupeurs et deux à la cuisine », souligne David. Deux à la cuisine !!! Le grand luxe ! En ce 21e siècle, ça devient rare les domaines où les femmes font la popote pour les travailleurs (Oui, je sais, dans les films les tables de banquet se remplissent toutes seules. Mais non, en fait) pendant les vendanges ou les moissons. Tout fout le camp (youpi !).

Patron mais pas trop…

Bon, revenons à l’essentiel : les vendangeurs. Il y a là « des stagiaires, des wwoofers, des copains… ». Bref, des bénévoles, venus prêter la main et/ou apprendre les grandes leçons de la vraie vie de vrai fermier. Ca parle un peu allemand, mais dans l’ensemble, l’équipe est du coin, et pas expérimentée. Et très jeune, contrairement à l’équipe du voisin, croisée en chemin, et constituée uniquement de retraités (ou en bonne voie). Finalement, on dirait bien que jeune ou vieux vigneron, heureusement que les copains sont là dans les millésimes compliqués…

David vendange, devenir vigneron, Muscadet

 

Au début du premier rang, nos coupeurs écoutent sagement David leur expliquer ce qu’ils doivent récolter. Notre jeune vigneron cherche encore son style comme patron, pour savoir comment donner des ordres sans en avoir l’air… « J’ai beaucoup regardé mon frère », me glisse-t-il.

Les vendanges de Pâques

Dans les vignes, sur ce haut de parcelle du « Crapodeau » (1,30ha), le raisin est joli. Bon, il faut le chercher un peu, et ça ressemble plus à une chasse aux œufs de Pâques qu’à des vendanges, mais enfin, le raisin est joli : petits grains d’une belle couleur dorée, pratiquement pas de pourri, des grappes bien serrées…

Premières vendanges de David, devenir vigneron, Muscadet

« Je pense que ça fera notre plus belle cuvée», sourit David, couvant sa vigne du regard. « C’est une conscrite à mon père (traduction : elle a entre 50 et 60 ans). Elle s’est arrêtée de pousser toute seule, je n’ai pas eu besoin de la rogner. Bon, il y a le gel. Mais elle a bien supporté le climat de l’été », la petite sécheresse d’août. On dirait un jeune papa fier de sa progéniture.

Pour les vendangeurs en tout cas, c’est assez simple, il faut seulement éviter de ramasser les grapillons pas mûrs (les « verjus »), assez nombreux cette année à cause du gel.

Sur la quantité, clairement, c’est la catastrophe : « Je prévois un très très très petit rendement, dans les 5hl / ha, j’espérais au moins 20hl/ha. Là, c’est dérisoire. Mais il y a eu le gel, ma taille trop tardive, le mildiou, le ver de grappe… Bon, il n’y a rien que j’aurais pu faire différemment, vu ma situation. Cette année c’est comme ça, c’est tout. »

Pause Muscadet

Premières vendanges de David, vendangeur, melon de B., Devenir vigneron, Muscadet

Les coupeurs avancent doucement (voire très doucement), sous la pluie. Comme dans toutes les équipes, il y a : celui qui écoute de la musique trop fort, celui qui ne parle pas, celui qui parle trop, celui qui bouffe le raisin, celui qui, de toute évidence, n’a pas la tenue adéquate (il est où ton K-Way ?)…

David se charge quant à lui de répartir les portoires dans les rangs. Une fois pleines, il les récupère avec une brouette spéciale pour les porter sur la remorque du tracteur. Pour un pressoir, il m’en faut 35 pleines », m’explique-t-il, anxieux.

Premières vendanges de David, vendangeur, melon de B., Devenir vigneron, Muscadet

A 11h et 10 portoires, c’est la pause. Café, thé… et le coup de Muscadet qui va bien. « J’ai choisi un vin qui ressemble à ce que j’espère faire », une bouteille du domaine Complémen’Terre (le cousin Manu). Pour remplir les estomacs, un pâté végétarien à base de lentilles, et du far breton (ma spécialité) à base de lait, d’œufs, de sucre, de farine et de beurre salé. « C’est sans gluten, ça ? », demande une jeune fille. Tout fout le camp, bis.

C’est le moment que je choisis pour m’éclipser, en passant d’abord par la cave de David, pour une sombre histoire de pressoir dont je vous reparlerai très très vite (#teasing).

Alors, ça bulle ?

Je l’ai rappelé dix jours plus tard, pour la fin des vendanges cette fois. Et David avait l’air heureux. Epuisé – après notamment une énorme journée de 20h la veille – mais heureux. « Finalement, on est à 10hL/ha », ce qui devrait lui donner 40hl de jus. « C’est 1/5e de ce qui aurait pu être produit », m’annonce-t-il joyeusement.

Quel bilan tire-t-il de cette grande première ? « J’ai pris beaucoup de claques dans la figure. Les problèmes de pressoir, la gestion d équipe… Le bénévolat, c’est bien, mais tu ne peux pas demander la même chose qu’à des salariés. Là, je suis en train de voir pour quand j’embaucherai du monde en les payant jusqu’où je peux aller aussi… Je veux faire ce qui est mieux. C’est l’étape où je passe d’ouvrier à patron. »

Dans la cave, les fermentations ont bien démarré, et déjà, le vigneron voit deux cuvées se dessiner, de petite bulle en petite bulle… Mais ça, c’est pour le prochain épisode !

En attendant, comme ça se termine, « ce soir, on fait un peu la fête. »

Dans les épisodes précédents… 

[#6] L’Aufrère : la bande à David

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#5 – L’heure de la vendange

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#4 – Travail du sol : le coup de la panne (de tracteur)

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#3 Le vignoble de ses rêves

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