VETERANS DU BIO / Episode 1

« La vigne, c’est un engagement pour la vie »

Pour cette première rencontre avec un vigneron bio vétéran, je suis allée dans le Muscadet, chez Stéphane Orieux. A la fraîche dans son chai de Vallet, j’ai écouté l’histoire de ce vigneron de 45 ans qui pratique la viticulture bio depuis son installation, en 1997.

A l’origine : « Pour les autres, ça n’allait pas durer »

« Mon père était polyculteur, et vendait son vin au négoce. Très rapidement, dès 67-68, il a entendu parler de réunions ‘Boucher-Lemaire’, des ingénieurs agronomes qui diffusaient une méthode venue d’Angleterre. Ce sont les bases de l’agriculture bio. Ce qu’ils disaient était à contre-courant du modèle dominant. Eux préconisaient la rotation des cultures, ou l’association légumineuses/céréales, contre le déséquilibre des sols. Dans les vignes, mon père m’a dit que tout le monde désherbait. Mais lui, il a rincé une fois sa machine dans le ruisseau, et le lendemain, il a trouvé tous les poissons crevés. C’est là qu’il s’est dit qu’il y avait un problème. C’était plutôt un conservateur, genre gaulliste. Mais la méthode Boucher-Lemaire, ça lui a parlé.

Après, il y a eu les syndicats, Nature et Progrès, Paysans biologistes. Mon père a adhéré à Bioplan Pac. Ces groupes étaient plutôt actifs dans les années 70-80, mais ils ont perdu des adhérents en même temps que le nombre d’agriculteurs diminuait. En 1991, il a eu la certification AB par Ecocert.

Mon père a toujours été pris pour un fou. Ou plutôt, quelqu’un qui n’allait pas y arriver. Pour les autres, ça n’allait pas durer. »

La galère des débuts : « En 2007, le doute est arrivé »

« Quand je me suis installé en 97, je n’ai pas dit au banquier que ça serait du bio. Je n’avais aucun doute. Mais on n’avait pas les connaissances techniques. On traitait avec beaucoup de cuivre, on était facilement à 10kg/ha, voire plus. Il y avait aussi des problèmes avec le ver de grappe. Et on n’avait aucun appui technique. Dans le coin, on avait seulement Guy Bossard et Michel Ménager (deux vignerons). Ce n’est pas comme maintenant, on a du matériel adapté, des réunions… C’est le luxe. Pour y arriver, on a beaucoup expérimenté. »

« 2007 a été une très grosse année de mildiou. J’ai perdu 100% de ma récolte. C’est la première fois que ça m’arrivait. On a eu un avril chaud et de la pluie non-stop de mai à juillet. J’ai fait 15 traitements cette année-là. Même en 2016, c’était plus facile, mais surtout parce qu’on avait l’expérience de 2007. Avant ça, je n’avais jamais été en échec de récolte. On pensait vraiment être dans la bonne voie, et tout d’un coup… le doute.»

La vague du bio : « On a mis en place des groupes d’échange »

« Dans les années 97-98, il y a eu la vague des Jo Landron, Jacques Carroget, Michel Sauvion, etc. Après 2007, on a mis en place les groupes d’échange, Nathalie Dallemagne (oenologue, ndlr) a été recrutée (par le GAB 44, ndlr), via Jacques Carroget. Aujourd’hui, sur le cuivre on est à 3 ou 4kg/ha en moyenne. Mais je constate qu’on n’arrive pas vraiment à diminuer. Mais désormais, quand on se plante, c’est sur des erreurs, pas parce qu’on ne sait pas quoi faire : un matériel cassé, un salarié absent, et on rate un traitement… »

« Ce qui est super encourageant, c’est la demande de produits bio. Au début, je ne disais pas que c’était du vin bio. Pour les gens, ça voulait dire vins à défauts, ou même avec moins de goût. Ca a été vraiment galère, on n’avait pas un caviste qui en vendait. On vendait à l’export –Europe du Nord, USA, Hollande, Japon- et dans les magasins spécialisés bio. Economiquement c’était chaud. En fait, on vit du domaine depuis 2004, avant, c’est ma femme qui faisait bouillir la marmite. Et puis, vendre du melon de B. (cépage du muscadet) à 15€, ça se fait depuis 5 ans ! Et pour y arriver, il faut un énorme travail commercial. Pour le vendre à 40€, c’est un boulot de taré. Mais moi, je ne veux pas de ce métier-là, passer mes soirées avec les sommeliers, les chefs étoilés, courir les salons. Moi, si j’ai du temps, je préfère toujours arroser mes salades. »

Transmettre : « Il faut rester ouvert »

« J’ai toujours eu de bonnes relations avec mes voisins en conventionnel. Je ne l’ai jamais ramenée non plus, même si je sais qu’au début on rigolait derrière notre dos. Il faut rester ouvert. C’est plus comme ça qu’on fait changer les choses. Aujourd’hui, je vois mon voisin qui change, qui va vers le bio. Si je lui avait dit il y a cinq ans ‘Tu fais n’importe quoi’, pas sûr qu’on en serait là aujourd’hui. Il y a beaucoup de jalousie, car les vins bio se vendent bien. Et l’aspect technique n’est pas évident. Ce n’est pas facile d’accepter une baisse des rendements. Le but de l’agriculteur, c’est quand même de produire. »

« Ces jeunes qui s’installent sur 1ha pour faire du vin bio… J’en connais un, qui a voulu essayer, il en avait marre de son boulot de cadre dans la GD. Il a repris 25 ares. Mais il voulait ses vendredis soirs, aller au resto, continuer sa vie comme avant. Et c’est moi qui faisais les traitements. Je ne comprends pas ça. La vigne, c’est une forme d’engagement pour la vie, pas un hobby. Cette stabilité, elle est bonne pour une société où tout bouge. En même temps, on rigole de ces bio qui font 1ha au cheval et qui se disent vignerons, mais le modèle des 50ha en conventionnel, il n’est pas viable non plus, alors… Ce jeune-là, j’en rigole, mais il m’a appris plein de choses aussi. Qui sait ?»

Stéphane Orieux

Certification AB depuis 1991

Surface : 17 hectares

contact@muscadet-orieux.com

La Touche, 44330 VALLET

Tel: 02 40 46 68 41 / Site web

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