DEVENIR VIGNERON / Episode 10

Pour pouvoir revendiquer l’appellation « Muscadet » (et les autres), il faut : 1) des vignes situées sur l’aire d’appellation, 2) respecter le cahier des charges défini par l’INAO, à la vigne comme au chai, et 3) que la « typicité » des vins soit reconnue en dégustation.

Pour la cuvée l’Aufrère 2017, David a coché les deux premières cases, mais a raté la dernière. « Recalé à l’agrément », c’est comme ça qu’ils disent. Des échantillons sont prélevés, pour une dégustation à l’aveugle par un comité de cinq dégustateurs patentés. « Au premier round, trois sur cinq ont trouvé de l’oxydation. J’ai fait appel, et au 2e coup, 5/5 ont trouvé de l’oxydation. Et voilà, c’est comme ça que tu te fais bouler. »

Pourtant…  « Mon vin est bon, il plaît aux gens.» D’ailleurs, s’il a présenté son vin à l’agrément, c’est bien parce qu’il pensait mériter le label « Muscadet ». « Ben oui, j’ai tout respecté ce qu’on m’a appris ! » Son vin est-il oxydé ? « Mais non ! Il n’y a pas de goût de pomme, ni de graphite, et mon vin a toujours été protégé, rigole-t-il. Pour eux, ce n’est pas un Muscadet, donc il faut trouver un défaut. »

« Comme si j’avais essayé de frauder »

Cette histoire d’oxydation revient souvent, mais je ne parviens pas vraiment à comprendre ce qui se cache derrière ce mot, aux allures de sentence. « Ils sont habitués à des vins réduits et sulfités, pense David. Ce sont des défauts aussi ! Le soufre, si tu en mets trop, ça change le goût de ton vin, et là, ça veut juste dire que tu as mal fait ton job. » On pourrait débattre sur ce qui est pire : un vin oxydé (si l’on accepte ce qualificatif) ou un vin trop sulfité, mais de toute façon, à ma connaissance, il n’y a pas de case « trop de soufre », dans les comités d’agrément. Pour le reste, je connais l’argumentation : chacun a le droit de faire le vin qu’il veut, mais le Muscadet a été défini collectivement, et revendiquer cette appellation, c’est accepter d’entrer dans ce cadre. Ce n’est pas complètement dénué de sens… si on considère le mot « Muscadet » comme une marque, et non comme une origine, une histoire, des racines. Ce débat-là a du reste déjà été tranché par la justice, et pas en faveur du nature (cf Olivier Cousin).

Quelles conséquences pour David ? Côté moral, il semble s’être bien remis de cette déception. Somme toute, ce n’était que son premier millésime. Quand on gratte un peu, on sent quand même une forme de honte… « Qu’ils aient déclassé un vin… C’est comme si j’avais essayé de frauder», en réclamant quelque chose qu’il ne méritait pas.

Plus concrètement, David va devoir changer sa contre-étiquette, puisqu’il n’a plus le droit d’écrire « Muscadet » dessus. Ensuite, « ça peut fermer certaines portes, d’être en vin de France, notamment à l’export. » L’impact économique semble un peu hypothétique, toutefois. Mon pronostic : ça ne changera rien du tout.

Il prévoit de retenter le coup pour le millésime 2018. « Je vais la jouer plus finaud, mais je persiste ! Peut -être que dans dix ans, quand j’en aurai marre… ou peut-être que d’ici là les vins nature auront pris un peu plus de place… »

A quoi bon s’infliger ça ? « Je suis né dans cette appellation. Elle va dans une direction où on va finir face aux vins du monde. Moi, dans 40 ans, je veux transmettre à quelqu’un qui est amoureux du terroir. Pas à personne parce que le Muscadet ça sera juste un vin qui se boit avec des huîtres et qui n’intéresse personne. » Tout ça est un peu grandiloquent, je vous l’accorde, mais il est un peu colère, quand même, le David. « Alors je vais y aller à leurs réunions. Leur truc aujourd’hui c’est de dire qu’il n’y a pas un Muscadet mais des Muscadet. Et ben on va voir ! »

Les vendanges 2018 à l’Aufrère

Bon, et sinon, les vendanges 2018 ? Au top : 30hl/ha, c’est beaucoup plus qu’en 2017. Et du beau raisin, en plus. Pour le Muscadet (et la Loire en général), ce millésime 2018 a pas mal d’atouts pour se révéler exceptionnel.

Alors évidemment, pour le vigneron, c’est aussi beaucoup plus de travail. « Au début, j’ai voulu être dans la vigne avec les vendangeurs, puis enchaîner deux ou trois pressoirs. Je me suis fait trois soirs à 3h du mat’ et debout 6h, et puis j’ai arrêté. » David a bien dû faire confiance à ses vendangeurs, en s’appuyant sur son frère Guillaume, et son collègue Boris. Surtout que son pressoir a (encore) fait des siennes. Bref, quand je l’ai vu, au 7e et dernier jour de vendanges, il était un tantinet HS et sous pression, le David. Mais heureux (je crois).

Depuis, ses jus (trois cuves) fermentent tranquillement. « Je laisse faire. Cette année, je suis plus zen, j’attends. Je suis prêt pour le nature, cette fois ».

 

Ma conclusion : à mon avis, vous pouvez enlever le Muscadet du Landron, mais vous n’enlèverez pas le (David) Landron du Muscadet. Il va falloir faire avec.

#10 Muscadet : ça passe… ou pas

Obtenir l’appellation, dans le Muscadet ou ailleurs, peut se révéler compliqué pour les vignerons naturels. David était prévenu, mais maintenant, il sait… Devenir Vigneron, épisode #10.

Pour pouvoir revendiquer l’appellation « Muscadet » (et les autres), il faut : 1) des vignes situées sur l’aire d’appellation, 2) respecter le cahier des charges défini par l’INAO, à la vigne comme au chai, et 3) que la « typicité » des vins soit reconnue en dégustation.

Pour la cuvée l’Aufrère 2017, David a coché les deux premières cases, mais a raté la dernière. « Recalé à l’agrément », c’est comme ça qu’ils disent. Des échantillons sont prélevés, pour une dégustation à l’aveugle par un comité de cinq dégustateurs patentés. « Au premier round, trois sur cinq ont trouvé de l’oxydation. J’ai fait appel, et au 2e coup, 5/5 ont trouvé de l’oxydation. Et voilà, c’est comme ça que tu te fais bouler. »

Pourtant…  « Mon vin est bon, il plaît aux gens.» D’ailleurs, si David a présenté son vin à l’agrément, c’est bien parce qu’il pensait mériter le label « Muscadet ». « Ben oui, j’ai tout respecté ce qu’on m’a appris ! » Son vin est-il oxydé ? « Mais non ! Il n’y a pas de goût de pomme, ni de graphite, et mon vin a toujours été protégé, rigole-t-il. Pour eux, ce n’est pas un Muscadet, donc il faut trouver un défaut. »

Entrer dans le cadre du Muscadet

Cette histoire d’oxydation revient souvent, mais je ne parviens pas vraiment à comprendre ce qui se cache derrière ce mot, aux allures de sentence. « Ils sont habitués à des vins réduits et sulfités, pense David. Ce sont des défauts aussi ! Le soufre, si tu en mets trop, ça change le goût de ton vin, et là, ça veut juste dire que tu as mal fait ton job. »

Le débat est ouvert sur le « pire » du pire : un vin oxydé (si l’on accepte ce qualificatif) ou un vin trop sulfité. Mais de toute façon, à ma connaissance, il n’y a pas de case « trop de soufre », dans les comités d’agrément. Pour le reste, je connais l’argumentation : chacun a le droit de faire le vin qu’il veut, mais le Muscadet a été défini collectivement, et revendiquer cette appellation, c’est accepter d’entrer dans ce cadre. Ce n’est pas complètement dénué de sens… si on considère le mot « Muscadet » comme une marque, et non comme une origine géographique, une histoire, des racines. Ce débat-là a du reste déjà été tranché par la justice, et pas en faveur du nature (cf Olivier Cousin).

« Comme si j’avais essayé de frauder »

Quelles conséquences pour David ? Côté moral, il semble s’être bien remis de cette déception. Somme toute, ce n’était que son premier millésime. En grattant un peu, on comprend vite que cet épisode a laissé quelques traces. Comme une petite humiliation pour un néo-vigneron. « Qu’ils aient déclassé un vin… C’est comme si j’avais essayé de frauder», en réclamant quelque chose qu’il ne méritait pas.

Plus concrètement, David va devoir changer sa contre-étiquette, puisqu’il n’a plus le droit d’écrire « Muscadet » dessus. Ensuite, « ça peut fermer certaines portes, d’être en vin de France, notamment à l’export. » L’impact économique semble un peu hypothétique, toutefois. Mon pronostic : ça ne changera rien du tout.

Il prévoit de retenter le coup pour le millésime 2018. « Je vais la jouer plus finaud, mais je persiste ! Peut -être que dans dix ans, quand j’en aurai marre… ou peut-être que d’ici là les vins nature auront pris un peu plus de place… »

« Je suis né dans cette appellation »

A quoi bon s’infliger ça ? « Je suis né dans cette appellation. Elle va dans une direction où on va finir face aux vins du monde. Moi, dans 40 ans, je veux transmettre à quelqu’un qui est amoureux du terroir. Pas à personne parce que le Muscadet ça sera juste un vin qui se boit avec des huîtres et qui n’intéresse personne. » Tout ça est un peu grandiloquent, je vous l’accorde, mais il est un peu colère, quand même, le David. « Alors je vais y aller à leurs réunions. Leur truc aujourd’hui c’est de dire qu’il n’y a pas un Muscadet mais des Muscadet. Et ben on va voir ! »

Ma conclusion : à mon avis, vous pouvez enlever le Muscadet du Landron, mais vous n’enlèverez pas le (David) Landron du Muscadet. Il va falloir faire avec.

Dans les épisodes précédents… 

#10 Muscadet : ça passe… ou pas

...

#9 Gagner plus pour travailler mieux

...

#8 Avoir de la bouteille

...

#7 Le jour où David a fait du vin

...

[#6] L’Aufrère : la bande à David

...

#5 – L’heure de la vendange

...

#4 – Travail du sol : le coup de la panne (de tracteur)

...

#3 Le vignoble de ses rêves

...

#2 « Apprends, pour mieux t’en passer »

...

#1 « Tu peux tout perdre en une journée et tu vas en chier toute ta vie »

...

Pin It on Pinterest