Faites entrer l’accusée à Angers: la biodynamie

Vendredi 1er février 2019, la biodynamie sera l’accusée d’un procès hors norme : celui de la biodynamie. OK, c’est un procès fictif, mais dans le vrai Palais de Justice d’Angers, avec de vrais magistrats, de vrais témoins, et même un vrai avocat. Et pas n’importe lequel : Eric Morain. Entretien

Le procès de la biodynamie, c’est quoi cette histoire ?

Eric Morain. «C’est un procès fictif. Donc pour faire rire aussi. Il faut aussi le voir comme un exercice de style, avec un vrai magistrat qui va présider, qui est un ancien président de Cour d’Assises, des vrais avocats (l’événement est organisé par la très sérieuse association Confluences Pénales, ndlr). Moi, je serai l’avocat de la défense. L’accusé sera incarné par un Jéroboam de Gramenon « La Sagesse », posé sur un tonneau. Il comparaîtra dans le box des accusés, et sera encadré par deux colonels de gendarmerie, des vrais. »

Biodynamie : charlatanisme, escroquerie, tromperie sur les qualités substantielles…

Mais de quoi est accusée la biodynamie, au juste ?

Eric Morain – Photo Sophie Challan Belval

« Mon client, c’est complètement aberrant mais ce ne sont pas les cas de procès aberrants qui manquent, est poursuivi pour charlatanisme, escroquerie, tromperie sur les qualités substantielles, publicité mensongère et même administration de substances nuisibles. C’est dire si le procureur ratisse large pour mon client, qui n’a rien fait à personne, à part procurer du plaisir. »

Quelle stratégie de défense pensez-vous adopter ? Des arguments du champ scientifique, agronomique, moral, gustatif, environnemental ?

« Tout ça ! Etant donné qu’on fait un procès en vrac à mon client, je vais mener une défense tous azimuts. Mon client est innocent à 1000%. On va essayer de décortiquer ce qu’on pourrait lui reprocher, en partant du bon sens paysan de ces viticulteurs. C’est un procès sans aucun sens. On va parler environnement et pratiques viticoles. Des témoins seront convoqués et interrogés… Et parce que c’est fictif, on va s’affranchir de certaines règles, et même se foutre un peu sur la gueule. »

Ca veut dire que c’est biaisé ? Vous êtes en terrain conquis, non ?

« Moi, je suis super inquiet. Il va y avoir un jury, et un très bon procureur en face. Mais je le connais, je sais ce qu’il boit… et disons qu’on ne peut pas dire une chose et faire tout le contraire. »

Tout ça est fait pour rire, vous l’avez dit, mais le procès de la biodynamie, il existe dans le débat public, et il est récurrent, non ?

« La biodynamie dans le vin, c’est un peu la vitrine de toute la biodynamie. Mais souvent, les critiques se concentrent surtout sur l’anthroposophie. Moi Steiner, je ne l’ai jamais lu et je m’en contrefous. Si un vigneron sur 100 a lu Steiner… L’idée, c’est vraiment d’avoir des pratiques sur sa terre, qui ne soient pas dangereuses. On en prend certaines, on en laisse d’autres. C’est tellement pas une secte ! D’ailleurs, le mot biodynamie n’est pas protégé, il n’y a pas besoin d’entrer dans un cahier des charges, sauf pour des labels comme Demeter, qui eux-mêmes laissent une marge de manœuvre. Et ce n’est pas parce que Steiner a dit un truc qu’on va le faire ! Ce procès va être intéressant, on va aborder des poncifs et en même temps les combattre. »

Ces vignerons, je les aime profondément…

 

Le monde du vin naturel vous connaît parce que vous avez défendu plusieurs vignerons. Mais vous menez d’autres combats moins « futiles » que le vin… Pourquoi prendre le temps pour ce genre de batailles ?

« Il n’y a pas d’échelles de valeurs à faire. Le dossier de quelqu’un, c’est le dossier de sa vie. Et pour moi, il y a un dénominateur commun à tous les dossiers que je traite : je défends des vrais gens. Ce qui me plaît, c’est de défendre des personnes qui ont un vrai problème qui peut avoir une incidence de contrainte dans leur vie, de liberté, d’exercice professionnel… Et ces vignerons, ça a été une vraie rencontre. On s’est regardés, on s’est reniflés avec étonnement… J’ai goûté mon premier vin naturel grâce à Nicolas Réau (Eric Morain était aux origines d’Omnivore avec son fondateur, Luc Dubanchet, ndlr). A partir de là, j’ai changé de paradigme. Je m’y suis vraiment intéressé et il y avait un besoin. Le travail que j’ai fait, personne ne l’avait jamais fait, fouiller dans des textes écrits délibérément pour que ça ne soit compréhensible que par des juristes. Ces vignerons, je les aime profondément… »

Votre essai « Plaidoyer pour le vin naturel » sort en avril (éditions Nouriturfu, évidemment…). Un petit teasing ?

« Ca sera un retour sur dix années d’expérience d’avocat au service de ces vignerons, où je raconte cinq histoires judiciaires (les procès Cousin, Bain, Derain, Riffault, Léclapart), qui ont en commun de s’opposer à des systèmes viticoles locaux. Et je ferai un certain nombre de propositions et un état du Droit assez pointu sur ce qui se passe à la Commission européenne… La labellisation, j’y suis plutôt favorable, mais on n’y arrivera pas, je pense. Du coup, je suis favorable à la mention de « vins artisans », et je propose une définition, qui serait un pallier avant une mention vins naturels. »

Le procès fictif de la biodynamie

Vendredi 1er février 2019 à Angers, au Palais de Justice, de 18h à 20h. Entrée libre, mais places limitées (100). Organisé par l’association de Droit pénal Confluences Pénales, dans le cadre de Food’Angers et des salons des vins pour professionnels (Greniers Saint-Jean, Pénitentes, Anonymes, Levée de la Loire et Demeter, Salon des vins de Loire et la Dive). A savoir : la majorité des 1000 vignerons présents sont certifiés « bio », et beaucoup travaillent en biodynamie.