La Loire, le covid et les vignerons naturels (et le point sur le moral des troupes)

En ces temps chamboulés, comment se portent nos vignerons naturels de Loire préférés ? Et bien pas si mal, à les entendre. Petit tour du vignoble, à l’heure du déconfinement.

On résume, pour tous ceux qui vivraient dans le déni : les restaurants et les bars sont fermés depuis le 17 mars et jusqu’à au moins la mi-juin. Les cavistes rouvrent à peine, après avoir fonctionné au mieux par intermittence, au pire pas du tout pendant deux mois. Et a priori, c’est comme ça un peu partout sur la planète.

 

Mais pendant ce temps-là, dans les vignes du val de Loire…

  • « Tout va bien ! La vigne est belle, superbe même ! »
  • « C’est la première fois depuis que je suis installé en Loire qu’on a encore des feuilles sur la vigne à cette période ! On n’a pas gelé ! »
  • « Moins de mails, moins de téléphone, plus de temps pour les vignes… Moi ça me va ! »

 

« Moi je ne suis pas inquiet, je suis vigneron »

 

Voici grosso modo le genre de réponses obtenues lors d’une enquête de terrain d’un sondage au téléphone auprès de plusieurs vignerons bio/nature de Loire, du Muscadet jusqu’en Touraine, qui m’ont répondu entre deux décavaillonnages ou séances d’ébourgeonnage. Leur enthousiasme semble presque indécent, tandis qu’on nous annonce un peu partout la pire crise de tous les temps. Mais ça s’explique…

« Moi je ne suis pas inquiet, je suis vigneron. C’est un métier où l’on apprend assez vite à vivre avec le risque », a expliqué Bruno Ciofi, collègue de Mark Angeli à la Sansonnière, en Anjou. Après plusieurs millésimes très compliqués (gel, mildiou, re-gel, gel et mildiou, grêle, canicule…), les vignerons de Loire qui travaillent « sans filet » ont appris à rester concentrés sur un objectif absolu : produire du vin. Ça paraît bête, mais essayez donc de gagner votre croûte quand vous n’avez rien à vendre. Les très petits domaines – moins de 5 hectares – produisent des volumes tellement minimes, que le moindre dégât dans la vigne fait vite un gros trou dans le chiffre d’affaires. Donc quand la vigne va bien, le vigneron aussi.

 

« Les gens buvaient du vin nat’ avant le covid,
je ne vois pas pourquoi ils n’en boiraient plus après »

 

Et le commerce, alors ? Les vignerons naviguent à vue. La majorité des vignerons naturels, on le sait, vendent leurs vins principalement à l’étranger. Etats-Unis, Japon, Nord de l’Europe, entre autres. Comme attendu, le business est plutôt ralenti, et les informations assez difficiles à obtenir. Pour l’un, « c’est la merde au Japon, surtout depuis que les JO sont officiellement annulés » ; pour l’autre, au contraire, « ça marche comme d’habitude ». Bref : personne ne sait rien.

Une tendance se dessine, quand même : le commerce international de vin naturel n’est pas complètement figé. On nous rapporte des palettes parties au Japon, en Corée (du Sud, faut-il vraiment le préciser) aux Etats-Unis, commandées avant le début de la crise (dans la foulée des salons d’Angers, notamment), mais aussi plus récemment. «Les frontières sont fermées pour les gens, mais pas pour les objets », s’amuse Adrien de Mello (Anjou). « C’est timide, mais ça part », évoque Manu Landron. « Notre importateur suisse nous dit que les vins nature cartonnent là-bas en ce moment », rapporte Marie Carroget (La Paonnerie, coteaux d’Ancenis), étonnée. « A NYC tout est fermé, mais on a eu un départ pour la Californie en mars, et d’autres à venir en mai », évoque Julien Pineau, sur les bords du Cher. Bref, ce n’est pas la folie pour le commerce international du vin naturel, mais pas non plus la bérézina. « Les volumes produits, ce ne sont pas des millions d’hectolitres à mettre sur le marché », explique Bruno Ciofi. « Les gens buvaient du vin nat’ avant le covid, je ne vois pas pourquoi ils n’en boiraient plus après », analyse Marie. Moi non plus.

 

Milliardaire ou congruent ?

 

Mais encore faut-il tenir jusque-là. Payer les mises en bouteille, les saisonniers qui ébourgeonnent (par exemple) ou, dans quelques mois, les vendangeurs. Et ça, gros ou petit, tous les entrepreneurs le savent : il faut assurer côté trésorerie. Sur ce sujet, c’est beaucoup plus difficile d’avoir une vue d’ensemble. Les banques semblent avoir joué le jeu. Mais un emprunt, « ça reste de la dépense qui n’est pas de l’investissement », souligne un vigneron, « ce n’est pas comme payer des frais pour participer à un salon » qui rapporte des commandes. Malgré tout, personne n’a fait remonter d’infos de vignerons en grosse difficulté. Pour le vrai bilan, rendez-vous dans un an, voire deux, pour le 2e effet kiss-cool…

« Le modèle tient plutôt bien, analyse quand même le maître-zen Bruno Ciofi. Nos frais fixes très réduits nous permettent de passer les balles… Après c’est sûr on n’a pas toujours le chai flambant neuf, et le vigneron doit être dans ses vignes, c’est la limite de notre modèle, qui ne nous permet pas d’avoir des salariés. Avec ça, on ne devient pas milliardaire mais ça permet la congruence. (Définition : « Fait de convenir, d’être adapté. », ndla). La question est de dépendre le moins possible d’acteurs extérieurs, que ce soit la pétrochimie ou des financeurs… »

 

Il n’empêche que cette crise-là révèle quelques trous dans la raquette… Certains, par exemple, ont découvert que côté commerce local, ou même en France, ils étaient un peu mauvais. Quant à la vente en ligne… Loin de l’image de « bêtes de marketing », beaucoup de vignerons nature sont plus à l’aise avec une pioche qu’avec un smartphone. A côté des stars d’Instagram, il y a pas mal de vignerons « sauvages » qui n’ont aucune présence sur le web. (J’ai même une carte de visite qui spécifie « Pas de page Facebook / Pas de site web / Pas de portable.) L’idée de « fichier clients » pour les particuliers ne les a souvent jamais effleurés. Un savant mélange d’idéologie, de flemme et de pragmatisme.

Bravoure ou inconscience ? Ceux qui n’en avaient pas ressenti le besoin jusque-là vont peut-être devoir s’y mettre, si ça dure… « C’est vrai que sans les cavistes ou les sommeliers pour relayer notre travail, celui qui ne se bouge pas… devient vite invisible », constate Sébastien David, à Bourgueil.  « En fait, ça nous a un peu poussé dans nos retranchements, à nous poser des questions, évalue Manu. Chez Complemen’Terre, ils ont tenté l’aventure de la commande en ligne. Et finalement, même si on n’a gagné que deux ou trois clients, ça crée un lien et c’est intéressant. » Mais l’initiative reste l’exception, semble-t-il, la plupart ont plutôt renvoyé les confinés en quête de bons canons vers les cavistes (en ligne ou pas). Depuis peu, il y aussi l’option de la plateforme ad-hoc, unbiocanonalamaison.fr, qui recense les solutions pour acheter du vin bio de Loire (avec quelques « nature » dedans).« Mais c’est clair que sur la vente aux particuliers, on n’est pas très bons », analyse Marie. Voici donc un sujet de réflexion pour ce fameux monde d’après…